Photo souvenir - PDF to Document
Published on Oct 14, 2026
Description:
Photo souvenir
Héloïse Lefrançois
Je me rappelle ce jour-là. Je le vis à nouveau, à chaque fois que je regarde cette photo. Nous
étions cinq amis. Trois garçons. Deux filles. Vingt ans chacun sauf David qui en avait dix-neuf. Il
avait sauté une classe. Nous nous fréquentions depuis l’école élémentaire et avions ensemble
commis toutes les bêtises imaginables. Nous connaissions notre village mieux que tous ses
habitants. Chaque samedi nous nous asseyions sur le même banc, conversions des mêmes sujets et
riions aux éclats sans pouvoir nous arrêter. 1939, l’année qui bouleversa nos vies de jeunes
insouciants. Odette et Xavier avaient fixé une date pour leur mariage. Il devait se dérouler trois
mois plus tard. Lucien, David et moi étions si heureux pour eux. Arriva ce jour fatal. Celui de
l’appel à la guerre. Lucien et Xavier avaient été mobilisés. Réticents, ils s’apprêtaient à partir.
David avait réussi à y échapper grâce à son âge. En effet, un homme ne pouvait être mobilisé qu’à
partir de ses vingt ans. Sauf consentement des parents. Or son père voulait qu’il l’aide à travailler à
la ferme. Chacun était attristé, avait peur pour son avenir ainsi que celui de ses compagnons.
Cependant, personne n’osait exprimer cette peine.
Arriva cette dernière soirée. La soirée la plus déchirante que j’ai vécue. Nous nous étions réunis
une dernière fois dans le petit appartement de Lucien. La photo est en noir et blanc. Pourtant je me
rappelle de toutes les couleurs de ce moment... Lucien portait un marcel noir ainsi qu’un pantalon
bordeaux qui ne mettait pas en valeur son teint pâle et ses cheveux roux. Odette avait mis sa belle
robe noire à fleurs violettes qui faisait ressortir ses yeux bleus et sa longue chevelure brune à la
perfection. Xavier, toujours égal à lui-même, portait un pantalon noir et sa chemise blanche préférée
qui lui donnait un teint blafard. Il avait horreur de ses cheveux bouclés qui lui retombaient sans cesse
sur le visage et qui cachaient ses yeux verts. David dégoulinait de sueur dans cette chemise bleue bien
trop petite pour lui. Il avait de l’embonpoint et agissait toujours comme s’il n’en avait pas. Ses joues
mates étaient à présent rouges. Sa mère lui coupait toujours les cheveux mais loupait sa coiffure à
chaque fois. Ce jour-là sa mère avait vraiment raté son coup ! Elle n’avait jamais autant saboté sa
coupe ! Ses mèches brunes partaient dans tous les sens et ses cheveux ondulés mal coupés lui
donnaient un air encore plus négligé. Cela fut la cause de notre dernier fou rire entre amis. Moi, je
portais une jupe rouge longue ainsi qu’une blouse couleur crème. Mes cheveux blonds
resplendissaient.
Nous dansions sur cette musique qui ne cessait pas de passer en boucle... Si douce et
apaisante, elle s’associait parfaitement à la chaleur que les bougies renvoyaient. Le lendemain,
chacun creuserait le chemin de sa vie. Après le lever du soleil, nos vies seraient changées à jamais.
Aucun d’entre nous ne savait ce qu’il allait advenir. Nous étions terrorisés. Cependant, aucune
larme ne coulait. Vivre cette tragédie avant qu’elle se passe, c’était l’endurer deux fois. Chérir, cette
dernière soirée dans cette atmosphère lourde semblait être la seule chose à faire. Hormis la musique,
le silence pesait dans la pièce. Nous interchangions nos partenaires de danse, tout le temps. Nous
nous serrions les mains si fort, comme si la personne en face allait disparaître, si nous la lâchions.
Chaque cœur battait en écho. Si nous avions pu, nous serions restés toute la nuit…
La mère de Lucien réservait son appareil photo pour les grandes occasions. Elle sortit et pris ce
cliché, très beau, qui me rend nostalgique à chaque fois… Le flash, illumina la pièce et l’orage
éclata dehors… Nous nous regardâmes avec peine. La foudre avait marqué le moment de partir.
Dernières démonstrations d’affection puis nous nous en allâmes avec regret. Ça y est, c’est fini. La guerre allait éclater et le sang, lui, se préparait à couler. Le père d’Odette était lui aussi parti sur le
front. Pour subvenir à leurs besoins, sa mère et elle travaillaient dans les usines et fabriquaient des
munitions. J’étais infirmière sur le front. Je voyais tellement de blessures plus ignobles les unes que
les autres que la vue du sang ne me faisait plus ni chaud ni froid. Je m’inquiétais beaucoup pour les
garçons. Tous les jours en me réveillant, je priais pour eux et leur survie. Lucien m’écrivait tandis
que Xavier écrivait à Odette. Leurs échanges devenaient de moins en moins fréquents et finirent par
cesser. Odette était triste de voir que l’amour que son fiancé lui portait était moins fort que la
distance qui les séparait. Elle se sentait négligée mais avait trop de fierté pour prendre l’initiative
d’une nouvelle lettre. David avait abandonné la ferme pour partir vivre à Paris, il avait rencontré
une jeune fille du nom de Jeanne, dont il vendait tous les talents et les attraits. Nous n’avions plus
de nouvelles. Nous espérions au début en recevoir ; puis son absence devint une habitude. Coups de
feu, obus, chars, sang et cadavres avaient marqué de leur estampille la France. L’abandon avait
remplacé la fureur de vaincre. Plus personne n’avait pas la force de se battre.
L’armistice fut signé le 22 juin 1940, et je rentrai au village. Les soldats exténués pouvaient
aussi, enfin, revenir chez eux. David ne revint au village qu’en novembre 1944. Il avait les joues
creusées et avait franchement maigri. Il nous raconta qu’il avait été déporté dans le camp de
Majdanek. À Paris, il se baladait sur la place de la Concorde accompagné de sa petite amie quand
des SS habillés en civil firent un contrôle d’identité. Après tout se passa très vite. Les deux furent
déportés, mais Jeanne, encore mineur, fut directement expédiée dans les chambres à gaz. Il ne
restait plus qu’un mois avant sa majorité. Mais ce mois lui fut fatal. David était brisé. Nous
pleurâmes à son récit atroce. Nous remerciâmes le Ciel qu’il soit en vie. Il portait le message de
Jeanne qu’il voulait transmettre au mot au monde entier. Elle prônait toujours l’entraide et la
fraternité. C’est pour cela qu’il devient professeur. Pour instruire la jeunesse de l’importance du
respect des différences. Tout était presque comme avant. Nous nous réunîmes à nouveau dans
l’appartement de Lucien. La même musique paisible retentissait. Celle-ci nous rappelait tous les
souvenirs qu’elle nous avait procurés. Ces derniers moments de bonheur avant cette apocalypse.
Nous vivions de nouveaux moments. Cette douceur harmonieuse berçait nos pas rythmés. Nous
essayions d’agir comme si ces quatre années n’avaient jamais existé. Nous dansions de nouveau
ensemble. Les bruits réguliers de la pendule raisonnaient comme un métronome. Nous étions tels
des pantins. Nos pas étaient mécaniques, sans émotions malgré toutes celles qui nous
submergeaient. L’atmosphère était plus lourde que la dernière fois. Des ondes pesantes flottaient
dans la pièce. Pour briser la glace, je plaisantais comme à mon habitude. Toujours jovial, David riait
à mes blagues malgré le tatouage effroyable sur son bras. Lucien avait une jambe amputée. Assis
sur son tabouret, les yeux éteints sous ses cheveux roux, il esquissait un petit sourire en coin. Odette
dansait seule sur sa chanson. À l’époque, elle dansait bien mieux. Guidée par Xavier, il la faisait
tourner avec une telle délicatesse qu’elle semblait aussi légère qu’une plume. Quand ils dansaient,
leurs pas se suivaient instinctivement. Leurs âmes étaient connectées. Elles n’en faisaient qu’une.
Odette fermait les yeux. Elle pensait fort à l’homme avec qui elle avait passé les plus grands
moments de sa vie. Elle se répétait le jour où il lui avait fait sa demande. Ce jour-là, il n’avait
jamais été aussi beau. Ses yeux verts brillaient quand il regardait la femme avec qui il voulait passer
toute sa vie. Leur projet était de partir vivre en bord de mer, fonder une famille ensemble, vieillir
ensemble, mourir ensemble. La bague de fiançailles était petite mais très belle. Il l’avait bien choisi.
La chanson repassait sans cesse, Odette, dansait sans se préoccuper de ses amis. Des larmes
ruisselaient doucement sur ces belles joues de poupée. Xavier, lui, restait de marbre. Sous sa pierre
tombale.