Chapitre 1-2-3-4-5-6-7 - PDF to Flipbook
Published on Aug 23, 2026
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Chapitre 1 : Les racines de poussière et de charbon
Tout commence en juin 1962, à San Nicandro Garganico, un village des Pouilles, dans le sud de l'Italie.
À cette époque, j'ignorais encore que la vie allait très tôt me mettre à l'épreuve. Je suis né dans une famille
de cinq enfants, entre un grand frère et trois sœurs. Chez nous, la vie était modeste. Une modestie qui se
mesurait à la largeur de notre unique lit, où nous nous entassions tous les cinq pour dormir. La chaleur de
nos corps remplaçait celle qui manquait à la maison.
Mon père était une présence rare. Je le voyais partir avec une petite valise. Puis il disparaissait pendant des
mois. Il partait vers le nord, en Allemagne, travailler dans les mines de charbon. Il creusait la terre pour nous
permettre de survivre. Quand il revenait, sa veste sentait le charbon.
Ma mère finissait parfois par le rejoindre, me laissant, avec mes frères et sœurs, sous la protection de notre
grand-mère. Nous l'appelions "Nonna". J'ai gardé d'elle un souvenir rempli de tendresse. Malgré le peu
qu'elle avait, elle trouvait encore de quoi nous préparer des pizzas, des gâteaux ou des pâtes faites maison.
Avec elle, la maison retrouvait un peu de chaleur, et l'absence de notre mère pesait moins lourd.Dans le Gargano, la terre ne dormait jamais vraiment. Les tremblements de terre faisaient partie de notre
quotidien, comme des monstres invisibles qui surgissaient sans prévenir.
Je revois encore cette scène : nous étions assis, serrés les uns contre les autres autour d'un brasier de charbon
pour nous réchauffer. Une odeur de charbon et de poussière emplissait la pièce. Elle était sombre, mais la
chaleur nous rassurait.
Puis, soudain, le sol s'est mis à gronder. Une secousse plus violente que les autres nous a projetés au sol, les
chaises ont basculé et les cris ont éclaté. Dans la panique, l'une de mes sœurs est tombée à genoux,
directement dans les braises ardentes. Aujourd'hui encore, ses cicatrices gardent la mémoire de ce jour.L'hiver n'apportait pas seulement le froid et les secousses, il apportait aussi le Carnaval. Mais pour moi, ce
n'était pas une fête. De longues cordes de pétards traversaient les ruelles et explosaient sans arrêt. Chaque
détonation me faisait sursauter, mon cœur battait trop vite et je ne comprenais pas. Dehors, des jeunes portaient des masques effrayants et couraient dans les rues avec des battes en plastique
pour frapper les plus petits. Alors je restais caché dans l’ombre de la maison, à attendre que le monde
redevienne calme.Puis est venu le jour de mes quatre ans, un jour où un simple jeu d’enfant a basculé. Un corbillard avançait
lentement dans la rue et, avec les copains, on a voulu faire les fiers. On s’est accrochés au pare-chocs, à
l’arrière du véhicule. Quand le conducteur a accéléré, les autres ont lâché un par un. Pas moi. Je me suis
accroché.
Puis il a freiné brusquement. Le choc m’a projeté sous le véhicule, mes mains restant coincées et accrochées
au pare-chocs pendant que mes jambes glissaient sous la roue arrière gauche. Le chauffeur n’a pas entendu
les cris et a redémarré : la roue est passée sur mes jambes. Je me souviens des hurlements... puis du silence.Des jeunes du quartier sont accourus. Ils m’ont soulevé et porté à bout de bras, alors que j’étais allongé, face
au ciel. Dans cet instant irréel, quelque chose d’étrange s’est produit : pour la première fois, je me sentais
important. Je regardais le bleu au-dessus de moi, presque fier de l’attention que l’on me portait.Ensuite, il y a eu la douleur. Mes jambes n’étaient plus que des brûlures couvertes de grosses cloques, et
comme mes parents n’avaient pas les moyens de faire venir un médecin, ma mère faisait ce qu’elle pouvait
en posant des poches de glace pour calmer le feu. Les jours passaient et les copains venaient me voir.
Malgré tout, je partageais : je leur donnais des glaçons. C’était ma façon de dire merci, ma façon de rester
debout… même couché.Pendant plusieurs mois, je n'étais plus le même enfant. L’accident n’avait pas seulement blessé mon corps :
il avait brisé quelque chose en moi. Je me suis mis à bégayer fortement, les mots ne sortaient plus ou
sortaient mal, comme coincés quelque part entre ma tête et ma bouche.
Alors on m’a envoyé en pensionnat, chez des religieuses. Là-bas, il n’y avait pas de douceur.
On nous comptait à coups de louche sur la tête pour passer à table, le métal frappant nos crânes avec un bruit
sec. Si l’on refusait de manger, on nous écrasait le visage dans l’assiette. Mon corps de petit garçon ne
supportait pas cette violence et j’étais souvent malade.Puis, en 1967, quelque chose a changé. J’avais cinq ans.
Mes parents ont décidé de quitter l’Italie pour rejoindre mon oncle et ma tante, déjà installés en France.
C’était le début d’un grand voyage.
Je quittais l'Italie. Sans savoir que rien ne serait plus jamais comme avant.